Le philosophe et sociologue Geoffroy de Lagasnerie a, récemment, avancé une conception originale de l’Etat, et incidemment de la stratégie d’émancipation,  dans son papier pour le séminaire Explorations Théoriques Anarchistes Pragmatistes pour l’Emancipation, lors d’une séance sur le thème : Interrogations sur « l’État, Foucault et l’anarchisme »[1].

Sa lecture foucaldienne du pouvoir et de l’Etat abouti à « un étatisme pratique, à une pratique de l’Etat, à une vision de l’Etat non pas comme instance négative mais comme un dispositif capable de  produire des effets positifs» [2]. Notamment par sa capacité à introduire des « écarts » : « écart entre la raison et la volonté générale ; écart entre le politique et le social ; écart entre la réflexion et la spontanéité ; et, enfin, écart entre la fiction et la réalité. »[3]

Quel anti-étatisme théorique ?

L’analyse de l’Etat en termes de champs stratégiques que propose l’approche stratégique-relationnelle[4] permet tout à la fois de dépasser la vision d’Agamben, qui évacue de fait la politique et « annule la possibilité même de l’antagonisme et de la lutte » en proposant « une compréhension de la politique comme effet structurel des interactions entre le pouvoir souverain et la vie nue »[5] et de critiquer et enrichir la thèse de Geoffroy de Lagasnerie.

En effet, dans ces deux visions il n’y a rien entre « le souverain » et « la vie nue », entre l’Etat et « le « peuple », c’est-à-dire des gouvernés »[6]. D’un coté une vision anhistorique de l’Etat le réduit à une chimérique formule chimiquement pure de son essence, la violence exercée par le souverain sur la vie nue. De l’autre, une vision de l’autonomie de l’Etat qui valorise sa capacité à produire des effets positifs par lui-même, comme « un pouvoir contre le pouvoir, un pouvoir qui s’opposerait au pouvoir qui vient d’en bas – bref, un pouvoir non violent »[7], soit une autre formule chimiquement pure de l’Etat, comme anti-pouvoir.

Ces deux visions évacuent la question des luttes concrètes, de leurs conditions de possibilité, de leurs rapports stratégiques avec l’Etat concret. Chez Agamben, « la réduction de la politique à une condition éternelle et singulière la vide de son contenu, lui ôte ses formes socio-historiques spécifiques et, de ce fait, la rend impossible »[8]. Chez Geoffroy de Lagasnerie, on fait semblant d’ignorer que les possibles « effets positifs », les « effets d’écarts », que pourrait créer un Etat répondant à une « logique de gauche » ne naissent pas ex nihilo au sein de l’Etat, mais sont le fruit de luttes sociales et politiques. Avec lesquelles l’Etat, bien que relativement autonome, entretient un rapport forcément ambivalent.

C’est une conception de l’articulation entre les luttes qui sont toutes « locales, singulières, spécifiques »[9] et les possibilités d’effets positifs « par en haut » qui manque pour rendre la thèse de Geoffroy de Lagasnerie stratégiquement opérationnelle. En effet, c’est d’abord nos luttes,  « locales, singulières, spécifiques », qui marquent un antagonisme et créent ainsi les fameux écarts :

  • entre la raison et la volonté générale, en posant des points de vue minoritaires qui obligent à redéfinir la volonté générale ;
  • entre le politique et le social, en donnant une expression politique à une réalité sociale;
  • entre la réflexion et la spontanéité, en permettant que s’élaborent les points de vue minoritaires ;
  • entre la fiction et la réalité, en inventant ce que devrait être une autre réalité.

C’est dans l’épaisseur du tissu social et de sa conflictualité que se créent et se développent les antagonismes et les écarts qui peuvent permettre « à la vie sociale d’être moins violente, plus émancipatrice, plus rationnelle»[10].

L’Etat peut, dans certaines circonstances et à des conditions spécifiques, se « brancher » sur ces écarts et ainsi générer des « effets positifs » – ou les instrumentaliser. (L’approche stratégique–relationnelle de l’Etat peut ainsi nous aider à penser des phénomènes comme le femmo ou l’homo- nationalisme). Mais, en premier lieu (et donc en dernière instance), c’est dans la pratique politique des opprimés qui s’inventent les formes émancipatrices de résistances aux pouvoirs.

Pour le dire brutalement, je fais plus confiance aux médiations émanant des luttes sociales et donc immanentes au corps social qu’à une transcendance de l’Etat pour s’opposer efficacement et de manière émancipatrice aux pouvoirs venus d’en bas. L’émancipation est un processus dont le sujet est forcément actif : on s’émancipe par la lutte (c’est-à-dire la constitution d’une Commune, d’une communauté de lutte) ; si l’on est émancipé par l’oppresseur, il garde la main sur nos destins (notamment à travers la pratique étatique).

Sans vision stratégique, la conception de l’Etat de Geoffroy de Lagasnerie reste purement instrumentale (le terme est d’ailleurs assumé), pré-léniniste pourrait-on dire (d’avant le Lénine libertaire de « l’Etat et la Révolution« ). C’est-à-dire l’Etat, « instance seconde et secondaire » certes, mais pur instrument. Dont il suffirait de changer de main (on ne sait pas bien comment, d’ailleurs, la révolution étant abandonnée comme horizon stratégique) pour que, répondant à une « logique de gauche », il produise des « effets positifs ». Bien peu autonome au final. Car penser d ‘un bloc, «  second et secondaire », mais monolithique, dénué de contradiction, pouvant être utilisé à loisir par la classe dominante (aujourd’hui la bourgeoisie, demain, nous y travaillons, le prolétariat). Et donc sans « prise » stratégique, sans les contradictions qui sont les conditions de possibilité d’évolutions autonomes répondant aux coordonnées de la période.

Et enfermées dans la relation exclusive entre l’Etat et le peuple, sans prendre en compte les multiples conflictualités qui structurent ce « peuple », les luttes et les médiations que génèrent ces conflictualités, cette conceptualisation s’empêche, à ce stade, de penser stratégiquement le rapport des luttes à l’Etat (et de l’Etat aux luttes). Et donc d’articuler les deux moments de sa réflexion, l’anti-étatisme théorique et l’étatisme pratique.

Vers un anti-étatisme pratique : mettre l’Etat réellement existant en crise.

L’autonomie de l’Etat, sur un plan théorique, ne doit pas nous faire penser qu’il est, en pratique, complètement imperméable aux conflictualités sociales. L’approche stratégique-relationnelle nous permet de saisir les évolutions des formes actuelles de l’Etat capitaliste et de penser, autour de la notion d’Etat comme champs stratégique, des questions brûlantes de la période.

C’est le cas, par exemple la question de l’UE. Elle peut ainsi être comprise comme assemblage étatique en construction, et donc comme forme particulière, situé dans le temps et l’espace, de l’Etat capitaliste, qu’un certain nombre des caractéristiques de l’Etat Autoritaire proposées par Christos Boukalas permet de décrire à merveille :

  • « Un contrôle étatique étendu et intensifié de la vie sociale, combiné à une restriction des libertés démocratiques et, de façon plus générale, de la capacité de la population à influencer le pouvoir d’État. L’étatisme autoritaire est une forme normale de l’État capitaliste, qui, cependant, incorpore, combine et rend permanents plusieurs éléments autoritaires (Poulantzas, 1978, p. 203-204, p. 209). »
  • « Inflation de l’administration qui s’impose comme le site clef de l’élaboration des politiques et de l’antagonisme social. La bureaucratisation de la politique implique un changement de la légitimité étatique qui repose maintenant sur une base bureaucratique, au détriment de notions « d’intérêt général »
  • « La prévention devient ainsi une stratégie du maintien de l’ordre. En outre, un arsenal juridique, martial et administratif se met en place afin d’empêcher les luttes populaires. »
  • « Sur la base d’une conceptualisation du travailleur comme coût de production (plutôt que comme une source de revendications), une concentration drastique de la richesse sociale s’effectue via la stagnation des salaires et des retraites, le dépouillement de la protection juridique des employés, la flexibilisation temporaire et à temps partiel, la taxation régressive et la restriction de la protection sociale. Les syndicats sont exclus des forums de la détermination politique, laissant le capital comme seul interlocuteur de l’État. Dans ce contexte, de garant de l’aide sociale et instigateur de la demande générale, l’État se transforme en coordinateur d’une économie privatisée et en exécuteur de la dérégulation. »
  • « Le capital dominant fait quasiment de l’État son affaire privé. En outre, la configuration présente du mécanisme étatique semble parfaitement capable de réguler l’antagonisme intra-capital.»[11]

Concrètement l’UE comme facteur d’intégration de secteur de l’Etat à un niveau continental et comme cadre d’élaboration et de mise en pratique d’un projet hégémonique pour la bourgeoisie, peut jouer le rôle de palliatif en cas de défaillance des Etats nationaux, notamment dans la gestion de moment de crise politique, comme cela a pu être le cas en Grèce, avant la capitulation de Syriza. (Stratégiquement, ce qui est en jeu ici c’est qu’une crise politique doit en Europe combiner déstabilisation des institutions nationales et continentales.)

On comprend ainsi aisément comment les formes actuelles de l’Etat réellement existant vont à l’encontre de toute possibilité « d’effets positifs » de par leurs logiques et caractéristiques propres : autonomisation pratique de l’Etat par rapport aux conflictualités sociales et tentatives de « lissage » de ces conflictualités par une atomisation toujours plus poussée des opprimés.

Et donc qu’un processus émancipateur, une révolution, sera forcément synonyme de mise en crise de ces formes, de l’Etat réellement existant. Stratégiquement cette mise en crise combinera des éléments internes (contradictions internes à l’Etat) et externes (mobilisations populaires) qui s’alimenteront mutuellement. Sur lesquels il nous faut réfléchir pour pouvoir agir.

Ainsi, si, comme Geoffroy de Lagasnerie le souligne joliment la « conséquence la plus belle » de la « théorie de la dissémination des pouvoirs et des lieux des pouvoirs » de Foucault est  « qu’elle permet de concevoir la politique comme une activité infinie, interminable », celle ci, la « politique comme une activité infinie, interminable », se joue dans nos communautés de luttes, sans cesse repensées, dans nos Communes, sans cesse recomposées, dans les antagonismes qu’elles créent et leurs rapports stratégiques avec l’Etat, et non dans l’Etat lui même, en tant que tel. C’est dans l’immanence de notre volonté irrépressible de vivre et non dans la transcendance mortifère de l’Etat, qui plus est capitaliste, dont la fonction de nous maintenir à l’état de survie pour assurer les conditions de reproduction du Capital, que se fait cette politique.

A l’Etat, je préférerais toujours les Communes, en théorie, comme en pratique.

TPP, octobre 2016

[1]On peut lire le texte et sa discussion par  Philippe Corcuff et Manuel Cervera-Marzal ici : http://conversations.grand-angle-libertaire.net/seminaire-etape-n19-interrogations-sur-letat-foucault-et-lanarchisme/

[2]Geoffroy de Lagasnerie : « Du droit à l’émancipation. Sur l’État, Foucault et l’anarchisme »

[3]Manuel Cervera-Marzal : « Á propos de Foucault, de l’Etat et de l’anarchisme »

[4]Voir : « État d’exception ou étatisme autoritaire : Agamben, Poulantzas et la critique de l’antiterrorisme » de Christos Boukalas. http://revueperiode.net/etat-dexception-ou-etatisme-autoritaire-agamben-poulantzas-et-la-critique-de-lantiterrorisme/. Ces notes doivent beaucoup à sa lecture et à sa discussion lors du groupe de lecture de la revue Période à Paris.

[5]Christos Boukalas : « État d’exception ou étatisme autoritaire : Agamben, Poulantzas et la critique de l’antiterrorisme ».

[6]Geoffroy de Lagasnerie : « Du droit à l’émancipation. Sur l’État, Foucault et l’anarchisme »

[7]Geoffroy de Lagasnerie : « Du droit à l’émancipation. Sur l’État, Foucault et l’anarchisme »

[8]Christos Boukalas : « État d’exception ou étatisme autoritaire : Agamben, Poulantzas et la critique de l’antiterrorisme ».

[9]Geoffroy de Lagasnerie : « Du droit à l’émancipation. Sur l’État, Foucault et l’anarchisme »

[10]Geoffroy de Lagasnerie : « Du droit à l’émancipation. Sur l’État, Foucault et l’anarchisme »

[11]Christos Boukalas : « État d’exception ou étatisme autoritaire : Agamben, Poulantzas et la critique de l’antiterrorisme ».

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